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ITW Dossier Supporters : « Le match au stade n’est pas un simple divertissement pour des clients »

Par Publié le - Mis à jour le

 

Ludovic Lestrelin est sociologue du sport spécialisé dans la question des supporters de football, il est notamment l’auteur du livre « L’autre public des matchs de football. » Dans le cadre de ce dossier, il nous est apparu pertinent de lui offrir une petite tribune dans laquelle il pourrait nous offrir sa vision scientifique sur le sujet. Sans filtre et sans coupures, voici ses réponses.

 

 

 

Travailleur pour, ce n’est pas tout à fait la même philosophie que travailler avec, notamment avec la frange la plus organisée et potentiellement contestataire du public

 

 

 

Peut-on continuer à avoir des virages animés en augmentant le prix des places et en aseptisant les animations ?

 

 

Ludovic Lestrelin : « La question que vous soulevez renvoie à une question plus large. Que souhaitent faire les nouveaux dirigeants du club avec le stade et le public ? C’est une question logique quand arrive un nouvel investisseur.

 

 

Quand Bernard Tapie est arrivé à l’OM en 1986, il porte alors un regard attentif sur les tribunes et entend faire des matchs au Vélodrome un véritable show. La différence aujourd’hui, c’est que Franck McCourt et son équipe arrivent dans un contexte où il y a un historique et un modèle qui a été posé au tournant des années 1990. Certains groupes de supporters ont plus de 30 ans d’existence, ce n’est pas rien.

 

 

Il y a donc à la fois la question des objectifs que le club entend se fixer : changer radicalement la donne ou bien faire évoluer le modèle tout en respectant l’historique de ces associations ? Et il y a la question de la méthode pour atteindre ces objectifs, c’est-à-dire comment ils veulent procéder : dans la concertation et le dialogue ou bien dans le rapport de forces en cherchant à affaiblir les associations de supporters ?

 

 

Les questions des objectifs et de la méthode s’appliquent à la politique tarifaire : cherche-t-on à hausser le prix moyen des places dans le stade, virages compris ? Souhaite-t-on pratiquer une politique différenciée en fonction de l’emplacement et garantir des billets à prix modérés dans les virages ? Et comment le club entend-il faire sur ces aspects, via la discussion avec les supporters organisés dans un cadre d’échange défini ?

 

 

La campagne des abonnements en virages lors de l’été 2017 semble donner quelques indications : une hausse du prix, pour le moment légère, sans une concertation très poussée. Le recrutement d’un spécialiste de la billetterie venu de l’industrie du divertissement est un autre signal. Les même questions des objectifs et de la méthode se posent quant à la politique d’ambiance et d’aménagement du stade. Le club entend-il laisser les groupes animer seuls le stade ? Souhaite-t-il prendre part à l’ambiance au moyen de jeux de lumières et d’effets sonores ? Souhaite-t-il fournir aux supporters un soutien matériel et symbolique, par exemple en aménageant au mieux les tribunes en concertation avec les responsables des associations, en leur autorisant l’emploi d’une sonorisation, en leur facilitant l’accès au stade et le déploiement de leurs animations ? Le club entend-il contrôler strictement l’expression des groupes, je pense par exemple aux banderoles, aux slogans parfois affichés sur des vêtements ou encore aux chants ?

 

 

 

Les nouveaux dirigeants ont communiqué sur l’ambition de bâtir la meilleure « fan expérience » de Ligue 1, dans un langage marketing très en vogue mais un peu flou, qui laisse entendre que le club se pose comme un prestataire proposant un service à son public. Travailleur pour, ce n’est pas tout à fait la même philosophie que travailler avec, notamment avec la frange la plus organisée et potentiellement contestataire du public. »

 

 

 Le club est un objet social et historique, une forme de propriété collective

 

 

La nouvelle direction a une approche très rationnelle des choses et l’ambition de gérer le club comme une entreprise classique. Mais un club de foot, dont l’identité est largement définie par les groupes socio-historiques que sont les supporters, est-il une entreprise comme les autres ? Si oui, les groupes de supporters sont-ils amenés à devenir l’équivalent de syndicats au sein d’entreprises ?

 

 

Ludovic Lestrelin : « Les nouveaux dirigeants ont en effet expliqué à plusieurs reprises dans la presse qu’ils entendaient procéder avec l’OM comme avec n’importe quelle autre entreprise. Ce discours a été très présent au moment de la reprise du club et au moment où il s’agissait d’impulser une nouvelle dynamique et un nouveau style managérial.

 

 

Le club était alors assimilé à une entreprise en difficulté ayant besoin de changements rapides. Un plan des « 100 jours » a été évoqué. L’assimilation du club à une entreprise classique n’est pas une chose nouvelle dans le football. En France, un tel discours apparaît dès les années 1970 et c’est aussi le discours de Tapie quand il arrive à Marseille. Cela correspond à une réalité juridique et économique : l’OM, dans son versant professionnel, n’est plus une association depuis les années 1980, c’est une société commerciale qui repose sur des capitaux privés. Pour autant, l’OM n’est pas que ça.

 

 

La différence avec une entreprise classique, c’est que c’est une entité territorialisée. Sauf à voir les clubs européens comme des franchises américaines, ce qu’ils ne sont pas, du moins pas encore. Les évolutions du football moderne ces 30 dernières années ne sont pas sans lien avec les évolutions capitalistiques plus larges. D’une certaine façon, le football offre toujours un miroir des mutations capitalistiques. La financiarisation, la fluidité transnationale des capitaux et investisseurs qui caractérisent le football européen en sont des exemples.

 

 

Mais les délocalisations d’entreprises qui viennent bouleverser l’économie d’un territoire et le mode de vie de ses habitants sont une chose qui n’ont pas encore eu lieu dans le football, sauf à la marge (en Angleterre). Si l’OM est une entité territorialisée, cela veut dire que le club est un objet politique, le stade appartient à la municipalité et le club doit nécessairement composer avec les élus locaux et les collectivités. Cela veut aussi dire que le club est un objet social et historique, une forme de propriété collective qui génère un sentiment d’appartenance très puissant si bien que le match au stade n’est pas un simple divertissement pour des clients.

 

 

Ça peut le devenir bien entendu et ça l’est déjà en un sens. Mais fondamentalement, le football ce n’est pas ça. Dans un contexte de bouleversement rapide du football spectacle, les associations de supporters entendent le rappeler et se positionnent déjà depuis un certain temps comme des groupes de pression défensifs. C’est vrai à Marseille comme ailleurs. À cet égard, les associations marseillaises devraient peut-être réfléchir à sortir de leur posture particulariste : « Marseille, c’est différent ». C’est devenu un lieu commun et c’est discutable. Surtout, ce registre de la Marseillologie les enferme et les empêche de voir qu’ils partagent des problématiques identiques à celles d’autres supporters ailleurs en France et en Europe. »

 

 

le supporter n’agit pas dans le cadre de son travail, le joueur oui

 

 

Si l’affaire Évra a donné lieu à tout un tas de polémiques stériles voire débiles, la requête des ultras niçois d’assigner en justice le joueur a fait peu de bruit.

Elle attire pourtant notre attention car la défense de l’attitude du joueur a beaucoup tourné autour de l’argument « c’est un homme comme les autres qui peut lui aussi péter un plomb. » Donc sujet aux mêmes lois logiquement…

Mais dans le cadre particulier d’un match de football, le supporter et le joueur partagent-ils le même statut ? Les droits et les devoirs des uns et des autres sont-ils les mêmes dans ce cadre ?

 

 

Ludovic Lestrelin : « Je ne suis pas juriste. Ce que je peux dire, c’est que les supporters sont soumis à un régime de règles très strictes qui encadre leurs pratiques dans les stades et en dehors. Ces normes juridiques sont spécifiques, c’est-à-dire qu’il existe des textes de lois très précis adoptés depuis les années 1990 spécialement au sujet des rencontres de football et d’autres textes ont régulièrement été produits ces quinze dernières années.

 

 

Cette production législative a fixé des interdits et des comportements répréhensibles qui sont associés à des sanctions judiciaires et/ou administratives. Entrer sur la pelouse pour commettre des actes de violence expose ainsi à des poursuites. La différence avec le joueur, c’est que le supporter n’agit pas dans le cadre de son travail, le joueur oui.

 

 

Il a signé un contrat de travail avec le club qui est son employeur et exerce une activité professionnelle pour laquelle il est rémunéré. D’ailleurs, la sanction est venue de l’employeur : mise à pied puis départ de l’OM. La sanction est venue également de l’UEFA. En tant qu’instance disciplinaire en matière sportive, elle a suspendu Patrice Evra. Le joueur est en effet aussi soumis à des règles sportives, forgées par le monde sportif lui-même et ce dernier dispose d’un pouvoir de justice. Reste ensuite la morale, registre dans lequel basculent rapidement parfois les journalistes. On attend des joueurs un devoir d’exemplarité. On attend des supporters qu’ils soutiennent sans réserve leur équipe et donc leurs joueurs. Sauf que la réalité est plus compliquée et ce, depuis les origines du football spectacle ! »

 

 

Tous propos recueillis par Mourad Aerts

 

Dossier « Quel futur pour les groupes de supporters dans l’OM champions Project ? 

 


Article I : Augmenter le prix des abonnements en virages, mauvaise idée commerciale ?


 


Article II : ITW : « Le match au stade n’est pas un simple divertissement pour des clients »


 


Article III : Attirer en loges grâce aux Virages ?


 


Article IV : ITW  : « Pas sûr qu’augmenter le prix des places soit la bonne stratégie… »


 


Article V : Violences, garde à vue, IdS, une journée en enfer pour un supporter de l’OM


 


Article VI : ITW : « Il est impossible pour un club d’essayer d’écarter durablement ses propres supporters »


 

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